"L'escalade sur le web : performance consommée et consumable ?"

Depuis quelque temps (le milieu des années 90), on met en avant l'explosion de l'Internet en France : sites web, start-up, presse spécialisée Web, ...
Tout augmente dans cet univers excité du chiffre et de la matière foisonnante.
Globalement, les dithyrambes de la toile brodent autour du précepte roi de notre ère informationnelle : " Plus informé, plus libre ".

Rassurez-vous, mon propos n'est pas de surenchérir ces éloges et encore moins d'alimenter la vulgate inverse, celle du discours sur les dangers de l'Internet, mais simplement de nous pencher un instant sur les effets que peut susciter ce nouveau média.
Voyons ainsi les rapports qu'entretient le web avec l'une des préoccupations phares de notre petit monde de la varappe : la diffusion de la performance.

Petit monde, pas si sûr car l'escalade se soumet comme les autres aux lois du " village global " et l'on découvre du coup notre sport sous un angle plus international.
Derrière notre écran se dévoilent les arcanes de la varappe mondiale.
Exotisme des falaises reculées, portraits de grimpeurs inconnus, forums insolites, querelles intestines aux antipodes, lointains rochers topographiés, ...

Bref, on est de plus en plus éloigné du vulgum pecus de la presse écrite, celle-là même s'endormant sur des lauriers quelques fois moisissant.

Internet revitalise donc la sphère informationnelle de notre activité.
Inutile d'attendre, calendrier à la main, la sortie d'un magazine pour retrouver les news venus des quatre coins du monde.
Car, s'il y a bien un domaine où la toile se montre performante, c'est bien celui de l'actualité, du " jour le jour ".

Une véritable sacralisation autour de la propagation de la performance (le terme de " croix " est à cet égard éloquent de ce rituel) s'est formée puis intensifiée avec la naissance des sites d'escalade sur Internet.

Tel grimpeur a fait ce bloc dans l'après-midi, tel autre a fait cette voie à vue, tel autre s'offre la première de ce projet si convoité.
Ou encore, récemment, les internautes apprenaient, quasiment en live, que le fameux Action Direct (9a du Frankenjura) était répété par Dave Graham (sûrement le meilleur grimpeur au monde en ce moment).
La connaissance d'une performance ne connaît plus d'obstacles spatio-temporels à sa diffusion.
N'importe quelle " croix " est sujette à sa mise en valeur ; de son piédestal virtuel, elle saura rayonner au monde entier.
L'effort perd de son relatif, la notion même de localité est dépouillée de son sens dès lors que la transmission s'universalise, que les frontières de l'émission sont rayées.

Quittons cette nécessaire description vers une position plus analytique.
Autrement dit, y a t-il quelconque subversion derrière cette manne informative ?

Le fait que n'importe quelle croix porte avec elle son propre potentiel de diffusion, savoir que la réussite d'une voie éclatera au grand jour ; cela peut-il entraîner une modification des comportements chez les varappeurs ?

L'auréole de secret qui entourait tel ou tel grimpeur tombe.
Plus de mystères ni d'interrogations, on peut suivre à la trace les parcours de nos vedettes du rocher.
Ainsi, on pourrait reconstituer quasiment au jour après jour, le trip de Dave Graham (je prends encore l'exemple de ce jeune américain car il y a, pour l'instant, un décalage entre son relatif anonymat dans la presse écrite et sa large médiatisation sur le web, décalage qui sera sans doute rattrapé prochainement).
Ainsi, on sait tout de son trip européen : depuis sa saison d'exception à Bleau jusqu'à son voyage rayonnant dans le Frankenjura, et ça ne s'arrêtera sûrement pas là.
Car ce feuilleton, pas encore " loft-storyesque ", continuera assidûment pendant l'été.

Parler d'une dérive à cet égard m'apparaît bien exagéré.
Si l'on n'est pas intéressé par les frasques du fougueux Américain, rien ne nous oblige à les suivre.
De plus, l'escalade n'est toujours pas tombée, dieu merci, dans les affres de l'actualité " people ", celle-là même qui est monnaie courante dans le tennis, foot, etc ...

Second effet possible de ce nouveau mode de diffusion : le " pipo ".

Certes, cela n'est pas nouveau que de vils mensonges viennent souiller notre activité, mais depuis quelque temps des remises en cause de performances abondent.
Ainsi, on entend de plus en plus de rumeurs comme quoi tel ou tel grimpeur prétend avoir fait une voie alors que d'autres jurent le contraire.
Dans le dernier Klettern, le jeune grimpeur allemand Markus Bock, réputé pour sa discrétion (il ne désire plus voire son nom apparaître dans les magazines) et son efficacité, a le courage de pousser un coup de gueule contre Rosta Stefanek et Thomas Willemberg dont les réalisations sont plus que controversées.
Comme par hasard c'est par Internet, média dont l'accessibilité n'est plus à démontrer, que ces deux grimpeurs diffusent majoritairement leurs hypothétiques performances.

Sur le site suédois, qui connaît un succès croissant, 8a.nu, n'importe qui peut annoncer qu'il a fait une voie et mettre en ligne cette réalisation sans vérification aucune.
Les auteurs de ce site de qualité se sont d'ailleurs rendu compte du problème et viennent de mettre en ligne un article sur la mythomanie qui fonctionnerait comme une chartre de bonne conduite pour les participants à ce " World Ranking System " ainsi que pour tous ceux qui ébruitent une performance sur le site.

Mentir sur la réalisation d'une voie profite avant tout à des grimpeurs pour qui cela représente un enjeu déterminant, d'honneur ou de profession.
Des grimpeurs sponsorisés, souvent rémunérés à la voie et à la parution, peuvent être tentés de divulguer sur la toile d'utopiques performances, bien plus rêvées que grimpées.

Telle attitude, souvent malsaine, constitue également une des curiosités cachées de notre sport dont la transmission de la performance se fonde quasi unanimement sur la parole et donc sur la confiance, loin de la visibilité immédiate et sans charme de la compétition.
Le net, réseau qui se soucie bien plus de son propre remplissage que du contrôle de ses sources, encourage certainement ce type de comportements.

On connaît bien les dérives du néo-journalisme, celles de la surinformation, de la matière à tout prix et à toute vitesse, du sacrifice de l'authenticité sur l'autel de la sacro-sainte abondance.
C'est le fameux " Message is medium " de MacLuhan, ou la position un peu moins radicale de Baudrillard : " l'information s'épuise dans la mise en scène de sa communication ".

Évidemment, la valeur de la désinformation en escalade n'aura pas les mêmes conséquences que celle qui sévit dans les grands conflits politico-médiatiques.
Il faut reconnaître les limites de cette obsession des news sur les sites de sport (les portails généralistes comme les sites spécialisés) qui pêchent encore un peu par leur manque de contenu et surtout de profondeur du contenu.

Les capacités de réaction (mise à jour pluri-quotidienne) et d'interactivité (forums, ...) des sites ont quelques fois occultées les impératifs rédactionnels.

Les spécialistes du web prédisent d'ailleurs que ces écueils dus à la jeunesse du média seront bien vite réparés par la mise en place de lignes éditoriales et surtout une orientation plus rédactionnelle.
Pour un jour peut-être, démentir MacLuhan ...

Florent Wolff