"Pierre Bollinger : grimpeur de pointe"

Samedi 6 Avril 2002, falaise des Eaux-Claires près d'Angoulême. Pierre Bollinger franchit avec discrétion et fracas la barre mythique du neuvième degré soit, en escalade, la limite extrême du haut niveau. Après plusieurs jours d'acharnement et surtout des mois d'entraînement spécifique, Pierre vient de gravir Hugh, un itinéraire côté 9a, une difficulté exceptionnellement atteinte dans le monde.

Retraçons le parcours de ce grimpeur hors du commun, parcours qui lui permet désormais de rentrer de pleins pieds et à pleines mains dans l'histoire de ce sport. Pierre n'est bien sûr pas un nouveau venu : du haut de ses vingt-deux ans, il a passé la grande majorité de son temps à grimper. Il accède très vite au haut niveau comme l'atteste son titre de Champion de France minime en 1993. Des podiums se succèdent jusqu'en 1999, date à laquelle il décide d'arrêter la compétition, mais aussi d'interrompre ses études de menuiserie, un métier jugé trop dangereux pour ses doigts, si précieux. Il va désormais se consacrer pleinement à la haute difficulté sur rocher. Ses sponsors (Edelrid et Boréal) et l'emploi jeune à mi-temps qu'il occupe dans son club d'escalade colmarien lui permettent non seulement de subvenir à ses besoins, mais aussi de s'entraîner à sa guise et de voyager à la découverte de nouvelles falaises, de nouvelles difficultés.

Après avoir longtemps suivi les conseils des deux entraîneurs nationaux d'escalade, Jacky Godoffe et Pierre-Henri Paillasson, Pierre élabora seul son programme d'entraînement. Mais en 2000, il se décide à passer un cap, le cap de la haute difficulté, le 8c. Il s'entoure donc d'un préparateur physique réputé dans le milieu du Handball, Martin Buch, qui l'aide à construire des méthodes inédites et personnelles d'entraînement. Pierre consacre désormais six jours par semaine à l'escalade, pour un travail combinant force (dans les doigts et les bras principalement) et fond (récupération et endurance). Il suit ce programme avec rigueur et surtout avec une motivation peu commune puisqu'il s'entraîne la plupart du temps seul, à défaut de partenaires. Ce travail acharné porta ses fruits assez vite puisque dès la fin de l'année, il vint à bout du Minimum, 8c à Buoux (Lubéron), dans La Mecque de l'escalade sportive. Un minimum de prises pour une voie-test dans cette difficulté, très rarement gravie.

En 2001, il met un terme à un investissement de quatre ans : jamais une voie ne lui avait autant résisté, lui qui est pourtant connu pour des ascensions très rapides, souvent dans la journée. Dès 1997, Pierre avait commencé à essayer Jamaïcain Airplane, trente mètres de rocher très déversant surplombant le Doubs, à Baume-les-Dames. Cette voie narguait de nombreux grimpeurs, mais jamais encore elle ne s'était laissé grimper, c'est dire l'ambition de s'y attaquer. En mai 2001, cette aventure, faîte de doutes et d'obstination, s'acheva dans la réussite et dans la joie, la joie de l'effort intense consenti, la réussite d'un projet à la fois personnel et universel. Prudemment, Pierre annonça une difficulté de 8c+ pour une voie qu'il reste encore le seul au monde à avoir gravi.

En Avril de cette année enfin, Pierre touche l'apothéose avec son ascension d'Hugh. Après Fred Rouhling, il devient ainsi le deuxième français à atteindre le neuvième degré. Il ne compte bien sûr pas s'en arrêter là car il essaie désormais la voie la plus dure au monde, Realization, annoncée 9a+ en 2001 par l'Américain Chris Sharma son unique ascensionniste. Et ce n'est pas les 800 kilomètres qui séparent Pierre de cette voie qui pourront entacher sa volonté exceptionnelle. Dans un avenir immédiat, Pierre va d'abord passer une grande partie de l'été à essayer de répéter les voies les plus dures d'Australie. Ensuite, il n'exclut pas un retour à la compétition afin de pouvoir se mesurer plus directement aux autres grimpeurs.


Ce portrait serait très incomplet si on ne faisait pas écho de ses autres activités. Assez logiquement, Pierre a choisi de devenir moniteur d'escalade (il suit actuellement une formation du Brevet d'État d'Escalade), par contre, son orientation vers la danse est beaucoup plus originale.

Il a décidé de se lancer dans la danse escalade car, nous dit-il, il a toujours eu cette envie de grimper de la façon la plus belle qui soit. L'attention portée aux mouvements, la précision des placements, un rythme fluide et homogène, caractérisent sa façon de grimper. Une manière quelquefois critiquée par les entraîneurs nationaux à l'époque où Pierre arpentait encore les salles d'isolement, en quête de podiums. Ainsi, il nous raconte cette anecdote lors de la Coupe du Monde jeune de Leipzig (1994), où son style lent et posé fut admiré pour son esthétisme mais décrié pour son inefficacité. En compétition, il faut savoir rythmer son escalade, c'est-à-dire, accélérer lors des passages difficiles, ralentir lors des sections de récupération. Ainsi, Pierre, emporté par le désir de bien grimper, choisit de remplacer la compétition par la danse escalade. « J'avais besoin d'une autre façon de me donner en représentation devant le public », nous dit-il.

Ainsi, dès 1998, il monta son premier spectacle ; d'une durée de huit minutes, il nécessita quatre mois de travail. En 2000, il ajoute un deuxième spectacle de quatre minutes. Quelquefois conseillé par des danseurs et des professeurs, il reste le seul à élaborer les mouvements de ses chorégraphies originales. En 2002 enfin, il achève son dernier spectacle, sans aucun doute le plus abouti et qui rencontre d'ailleurs un vif succès. En compagnie de Michel Zirnheld, le partenaire de Pierre dans toutes ses chorégraphies, ils choisissent de créer l'ARCHE (Association de Recherche Chorégraphique en Escalade) et, grâce au fabricant toulousain de murs d'escalade (Altissimo), ils possèdent désormais leur propre mur d'escalade mobile. Leur prochain spectacle sera donné à l'occasion du No Foot Contest (à Strasbourg, en Mars 2003).

Habité par le désir de l'effort et le souci de la création, Pierre Bollinger est un sportif abouti autant qu'un artiste émérite : un grimpeur de pointe.

Florent Wolff